LE BRUIT DU TEMPS par Slobodan Despot

SOUS LE PONT D’AVIGNON

Une promenade hivernale illustrée dans la citadelle des schismes et des hérésies.

J’ai enfin vu le pont d’Avignon! Et j’en ai été fort désarçonné. On ne m’avait jamais dit qu’il était effondré. De la voie stratégique du Moyen Âge, s’étirant sur un kilomètre ou à peine moins, ne restent que quatre arches projetant un moignon de tablier sur le Rhône vert et visqueux comme une coulée d’huile d’olive. Quelque part au XVIIe siècle, les crues du fleuve ont eu raison des dix-huit piliers manquants. Nous ne pouvons même plus poser pied sur la station intermédiaire, l’île de Barthelasse, où s’alignaient jadis les échoppes et les guinguettes — et où, pour de vrai, l’on dansait.

Car les historiens vous le diront: on ne dansait pas sur le pont Saint-Bénezet, mais dessous et tout autour. Quoi qu’il en soit, l’on dansait, et sens dessus dessous!

Un accueil à bras ouverts

On ne pouvait passer par Avignon sans monter sur cette relique. Nous avons cru l’espace d’un instant qu’on y dansait encore lorsqu’un grand gaillard tout en noir s’est dirigé vers nous en étendant les bras, comme pour nous étreindre ou entamer un pas de sirtaki. Notre sourire se figea lorsque nous vîmes un détecteur de métal au bout de sa main droite. Il nous invitait simplement, par le geste, à nous mettre en position pour l’inévitable contrôle.

Où avions-nous la tête? Le touriste moyen, désormais, a sans doute été fouillé plus souvent dans sa vie que le plus titré des dealers de quartier. En principe, il connaît déjà les gestes de la soumission: haut les mains, bas la ceinture, et ouvrez vot’sac siouplé

Pour poser pied sur cet ouvrage effondré d’une centaine de mètres et y tirer quelques selfies, il vous en coûtera cinq euros et un scannage humiliant. Les dispositifs de sécurité occupent désormais la première place dans l’antichambre des sites à visiter. Portails, tunnels, fouilles au corps. On comprend mieux le prix exorbitant du billet. J’ai songé au génie des idéologues de la terreur. Avec quelques vrais croyantsprêts à biffer leur vie aussi prestement que celle des autres, quelques kilogrammes d’explosifs et quelques armes d’infanterie, on contraint des pays entiers à l’état de siège permanent.

Le système est d’autant plus oppressant qu’il est dérisoire. Si les contrôleurs des aéroports croyaient vraiment affronter des menaces, ils ne jetteraient pas sans réfléchir les bouteilles oubliées de coca (ou de nitroglycérine?) dans la poubelle à leurs pieds. S’ils le font, c’est qu’ils savent qu’il n’y a aucun danger. Sinon, ils feraient passer les sujets contrôlés un par un dans un sas de béton pour que leur éventuelle détonation ne puisse tuer qu’eux-mêmes.

Mais qu’adviendrait-il si nous refusions ce manège sécuritaire? Si, pour notre dignité, nous acceptions de payer une dîme de sang? Probablement rien, à terme. Le sortilège terroriste s’évanouirait de lui-même, et avec lui les sangsues et les marchands de peur qui ont prospéré dans son sillage. Mais ce serait retirer une vertèbre essentielle à l’épine dorsale du système où nous nous sommes laissés enfermer.

Entrons donc dans la danse avec les Securitas et leurs détecteurs, et montons enfin sur ce fameux pont. Pour nous assurer que derrière la promesse du rien il n’y a effectivement — rien!

Somptuosités virtuelles

Deux heures plus tôt, nous avions déjà subi le même rituel à l’entrée du palais des Papes. Le personnel était aimable, comme d’ailleurs sur le fleuve. Avec le billet, on avait droit à un guide. Ou plutôt, à une tablette pourvue d’écouteurs. A chaque nouvelle salle, il fallait scanner une borne et l’on voyait se charger un logiciel de réalité augmentée permettant de voir à quoi ressemblait le palais au temps de sa splendeur en faisant tourner panoramiquement sa tablette. Trônes, foyers, armes, coffres, tentures, apparaissent sur l’écran comme par magie. Sans la prothèse électronique, vous ne voyez que des murs désespérément nus avec çà et là des fresques dans un état plus ou moins conservé. La chambre du Cerf — le cabinet de Clément VI —, avec ses multiples scènes de chasse et de pêche, a quelque chose de miraculeux, même sans logiciel.

Nous nous sommes demandé ce qu’il aurait coûté d’employer des artisans pour recopier le mobilier d’époque, fût-ce en trompe-l’œil. Peut-être pas plus cher que cette reconstitution virtuelle et les gadgets électroniques à durée de vie réduite qu’elle implique. Au moins aurait-on pu faire quelques photos-souvenirs, entends-je dire à côté de moi. On l’a bien fait en des lieux moins prestigieux, comme à Falaise, au château de Guillaume le Conquérant. Mais on l’a peut-être fait avant que la Silicon Valley jette son copyright sur l’ensemble de notre perception du monde. La surimpression virtuelle n’est pas là pour «augmenter» la réalité: c’est la réalité qui sert de prétexte à l’augmentation (en bourse) du virtuel, à sa célébration. Les murailles austères du palais d’Avignon fournissaient pour cela un support idéal.

Une seule des salles, dans la séquence du parcours à travers ce monument sombre et altier, était meublée et animée. La dernière. La boutique, avec ses puzzles, ses vins, ses jouets de bois et ses livres illustrés. Là, plus rien de virtuel. Tout était bien éclairé, bien palpable.

Là-haut, dans leur chapelle froide et dépouillée, les gisants d’Anne d’Auvergne et de Louis II de Bourbon doivent parfois faire des abdos sur leurs dalles.

Comme en bien d’autres hauts lieux de l’histoire européenne, j’ai eu l’impression que nous n’étions plus que les gardiens de vaisseaux spatiaux abandonnés par une race étrangère et incompréhensible. On est surpris de découvrir que les notaires et les hôteliers, aux alentours de ces sanctuaires, portent les mêmes noms que des diplomates, des reîtres ou des traîtres qui ont écrit cette histoire dont nous exploitons aujourd’hui les dividendes.

Il était vertigineux de penser que cette même ville accueillit au XIIIe siècle le concile d’Avignon, où fut scellé le sort des Cathares et surtout qu’elle fut le théâtre d’un ébranlement capital du pouvoir en Europe: l’exil des papes de Rome, où la camarilla des grandes familles avait privatisé la papauté à son seul profit.

Les murs d’Avignon renferment le drame éternel de notre civilisation, ce conflit entre légitimité et légalité, qui en Occident se résout toujours au profit de celle-ci. Car la légalité se décrète ou se fabrique quand la légitimité se cultive et se construit, or l’Occident n’a jamais le temps.

On ne soulignera jamais assez l’importance de cet intérim qui suivit l’élimination des Templiers, où les pontifes furent français (même si de langue d’oc), puis où la chrétienté catholique entra dans ce grand schisme interne qu’elle préfère oublier. Nous n’avons plus la patience ni la culture nécessaires pour saisir les multiples fils de cette trame, ayant en particulier éliminé le paramètre spirituel de notre interprétation du monde. Le grand Jean Raspail nous a pourtant rapproché le tableau jusqu’à nous le faire toucher du doigt avec son poignant roman L’anneau du pêcheur, histoire de la reddition du dernier de la lignée des Benoît, perpétuée secrètement jusqu’au XXe siècle — selon la légende — dans la solitude et la pauvreté des bergeries de Catalogne et de Languedoc. (Il a bien dû sourire, Jean, lorsque le cardinal Ratzinger reprit le nom d’un ex-pape d’Avignon et réinstaura le port de l’anneau!) 

«L’enfer, que nous portons en nous…»

Mon guide dans ce périple avignonnais était un jeune homme ardent et révolté. Fabien est professeur du lycée, il connaît bien l’histoire de sa région, mais c’est comme s’il ne parvenait plus à s’y connecter. Dans les ruelles antiques, les cours charmantes, les magnifiques jardins du Palais, il ne pensait qu’à l’ici et maintenant. Il me décrivait sa ville comme un désert en voie de dessiccation finale.

Les abords de la citadelle étaient criblés de chantiers:

«On nous creuse un tram, maintenant.

— C’est plutôt bien, non?

— Pour quoi ? Pour permettre aux consommateurs de rejoindre plus facilement les supermarchés des faubourgs ? Et achever de ruiner les commerces de la vieille ville ? Ou pour faciliter l’entrée à la zone ?»

De fait, j’avais remarqué en arrivant que les centres commerciaux cernaient la ville forte comme les camps romains le village d’Astérix. J’avais remarqué aussi, en plein centre ville — on était samedi — une population jeune et errante qui ne devait contribuer ni au chiffre d’affaires ni à l’élévation culturelle de la cité. La culture en Avignon ? Pour Fabien, c’était déjà une carte postale vintage.

«Bien sûr, on a le festival. Enfin, pour les intellos-bobos qui comprennent les choix d’Olivier Py, le directeur. Ces temps-ci, on nous bourre le programme de sujets transgenre. Pour les gens normaux, reste le festival off et la télé. Quant aux jeunes, mis à part leurs écrans, plus rien ne les mobilise. Peut-être pas même la délinquance.»

Grand lecteur, il me parlait de ses élèves avec effroi. «Leur faire lire du texte continu, et sur papier, est devenu impossible. L’écran n’est plus un accessoire, c’est devenu un organe corporel. Plus personne ne peut les en séparer.»

Et les quelques bons élèves, avec des intérêts personnels ? «Noyés dans la masse. Obligés. Le conformisme est total.» Il me parla des notes passables qu’on doit désormais attribuer par devoir et non pour mérites, au risque de se faire recadrer. Des jeunes agités sur qui l’institution n’a plus aucune autorité, ni n’essaie de la rétablir.

Venant de Suisse, j’étais de toute évidence un confident avec qui l’on pouvait se laisser aller. Sur le parvis du palais, le jeune professeur m’a confié une chose qui m’a frappé, particulièrement dans ce lieu d’histoire.

«Ils sont déjà dans la post-humanité. Nous ne comprenons pas leur langage, ils se fichent totalement de nos valeurs, ils ne voient même pas ces trésors au milieux desquels ils vivent. Mais, quoi qu’il arrive, tout ceci sera à eux demain. Ce qu’ils en feront ? Mystère.»

Je lui parlai d’Albert Caraco — qu’il ne connaissait pas — de sa «masse de perdition» et des visions d’apocalypse qui émaillent son Bréviaire du Chaos. La dissonnance entre les pierres chaudes de l’héritage et le béton froid bourgeonnant de la modernité m’avait rappelé les terribles litanies albertiennes.

«L’Enfer, que nous portons en nous, répond à l’Enfer de nos villes, nos villes sont à la mesure de nos contenus mentaux, la volonté de mort préside à la fureur de vivre et nous ne parvenons à discerner laquelle nous inspire, nous nous précipitons dans les travaux recommencés, la démesure nous possède et sans nous concevoir nous-mêmes, nous bâtissons toujours.»

Rien de ce qui survient ne doit nous surprendre, ayant été annoncé. Mais quand on est aux avant-postes, comme les professeurs de lycée, ce doit être dur à «gérer» au quotidien, comme diraient les technocuistres. 

Le code clandestin

Je n’aurais pas mentionné cette confidence si elle n’avait pas été une sorte de fil rouge dans mes entretiens avec les personnes cultivées d’Avignon. Car Fabien n’était pas là pour me guider à travers la ville, ni à travers les cercles de l’enfer scolaire. Il avait aidé à organiser ma venue dans une chaleureuse librairie de la vieille ville, les Genêts d’Or de Bernard da Costa. Je devais y parler de mes romans en fin d’après-midi, puis dédicacer quelques ouvrages. J’y ai vu se rassembler une petite foule improbable sans profil ni sociologie, réunie par un mot de passe qui commence désormais à m’être familier: la résistance esthétique au ratorium qui vient. J’ai commencé, en attendant les retardataires, par lire quelques pages prises au hasard dans Rétif de la Bretonne, pour nous rincer du sous-français barbare des médias et des auteurs à la mode. J’ai poursuivi en essayant de montrer que la littérature est une apiculture: qu’elle fait son miel avec toutes les scories de l’existence qu’on préfère abandonner sur les bas-côtés. Je me suis senti suivi et approuvé dans ce paradoxe. Puis nous sommes allés tous ensemble boire un coup de côtes-du-rhône au bouchon d’à côté et la foi est revenue. L’Avignon des papes et des théâtreux transsexuels, des hérétiques et des sauvageons, des chantiers et des shopping malls métastatiques, était déjà entré dans mon cœur d’éponge. Encore un point de chute sur cette terre où, vagabond aux racines tournées vers le ciel, je me sens parfaitement chez moi.