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L’impressionnant mégalithe érigé il y a presque 40 ans dans le sud des Etats-Unis n’a toujours pas révélé son mystère. Qui en est le commanditaire, et quelle est sa finalité ?

Le monument le plus étrange des Etats-Unis se dresse dans le nord-est de la Géorgie, sur un tertre dé­so­lé. Cinq imposants blocs de granit poli dessinant une étoile s’élèvent vers le ciel. Lorsqu’on s’approche de cette construction, on pense immédiatement au site mégalithique de Stonehenge, en Grande-Bretagne, ou encore à l’inquiétant monolithe du film 2001 : l’Odyssée de l’espace. Érigés en 1980, ces blocs gris pâle attendent paisiblement la fin du monde.

Les Georgia Guidestones [littéralement, “Pierres directrices de Géorgie”], comme on les appelle, sont un mystère : personne ne sait qui a commandé l’ouvrage ni pourquoi.

Les seules indications sur son origine sont une plaque placée à proximité sur le sol (elle en précise les dimensions et explique le sens d’une série d’entailles et d’orifices correspondant aux mouvements du soleil et des étoiles) et des instructions gravées directement dans le roc. Ces instructions sont données en huit langues et témoignent d’une singulière idéologie new age.

Quels que soient les maîtres d’ouvrage des Guidestones, ils savaient ce qu’ils faisaient : il s’agit d’une structure savamment conçue, qui suit le soleil à la perfection. Et qui, grâce à une aura de mystère soigneusement entretenue, exerce une fascination infinie.

L’histoire des Georgia Guidestones débute un vendredi après-midi de juin 1979 : un élégant monsieur aux cheveux gris se rend au siège de l’entreprise de taille de granit Elberton Granite Finishing, où il se présente comme Robert C. Christian. (pseudonyme allégorique pour Christian Rosenkreutz ou Christian Rose-Croix ?). Il dit représenter “un petit groupe de bons Américains” qui projette la création d’un monument d’une dimension et d’une complexité inhabituelles. Si Robert C. Christian est venu à Elberton, la capitale mondiale du granit, c’est qu’il est convaincu que les carrières de la région produisent la plus belle pierre du monde.

Joe Fendley, directeur général d’Elberton Granite, hoche la tête d’un air absent. Mais, quand Christian commence à lui décrire ce qu’il en a tête, il interrompt ce qu’il est en train de faire. Car non seulement son visiteur demande des pierres comme on n’en a jamais extraites dans le comté, mais il veut aussi qu’elles soient taillées, polies et assemblées de façon à former une sorte de gigantesque instrument astronomique.

"Mais dans quel but ? ", s’enquiert Fendley.

Robert C. Christian explique que la structure qu’il envisage servira de boussole, de calendrier et d’horloge. Il faudra aussi qu’on y grave un ensemble d’instructions dans huit des langues les plus parlées au monde. Et elle doit pouvoir résister aux pires catastrophes, afin qu’une humanité décimée puisse se servir de ces directives pour rebâtir une civilisation meilleure que celle qui est en passe de s’autodétruire.

Fendley est aujourd’hui décédé, mais un journaliste d’une chaîne de télévision d’Atlanta avait pu recueillir son témoignage peu après l’édification des Guidestones.

“Je me suis dit : ‘J’ai affaire à un cinglé. Comment le mettre dehors ?’” Le chef d’entreprise tente alors de décourager son visiteur en lui donnant un prix plusieurs fois supérieur à celui de tous les chantiers réalisés par son entreprise. Il faut des outils spéciaux, du matériel lourd, et faire appel à des consultants extérieurs, justifie-t-il. Mais Robert C. Christian se contente de hocher la tête et s’enquiert de la durée du chantier. Six mois au moins, hasarde Fendley. De toute façon, ajoute-t-il, ne serait-ce que pour étudier un projet de cette envergure, il lui faut des garanties financières. Lorsque Christian lui demande s’il y a en ville un banquier ayant sa confiance, Fendley voit là l’occasion de se dé­barrasser de l’importun : il l’envoie chez Wyatt Martin, le directeur de la Granite City Bank.

Wyatt Martin (seule personne à Elberton, avec Fendley, à avoir rencontré R.C. Christian) est aujourd’hui âgé de 78 ans. (en 2009)

“Fendley m’a appelé et m’a dit : ‘J’ai un timbré ici qui veut un monument insensé.’ Mais, quand j’ai vu le gars arriver, il portait un costume très élégant, très cher, ce qui m’a incité à le prendre un peu plus au sérieux. Et puis, il s’exprimait bien, c’était visiblement quelqu’un d’un certain niveau.” Naturellement, Wyatt Martin est surpris quand l’homme lui annonce que “R.C. Christian” est un pseudonyme. Son groupe nourrit ce projet en secret depuis vingt ans, explique-t-il, et il souhaite conserver à jamais l’anonymat. “Quand il m’a raconté leur projet, j’ai failli tomber à la renverse, se souvient Wyatt Martin. Je lui ai dit : ‘Autant jeter l’argent par les fenêtres.’ Il m’a simplement regardé en secouant la tête, comme s’il avait un peu pitié de moi, et a dit : ‘Vous ne comprenez pas.’”

Wyatt Martin conduit Christian sur la place de la localité, où trône une imposante fontaine du Bicentenaire [de l’indépendance des Etats-Unis] commandée par la municipalité, dont les treize panneaux de granit, disposés en cercle, représentent les treize colonies originelles.

 “Je lui ai dit que c’était le projet le plus important jamais entrepris dans le coin et que c’était sans commune mesure avec ce dont il parlait. Cela n’a pas semblé le déranger.” Christian promet de revenir le lundi suivant ; il affrète un avion et passe le week-end à faire du repérage depuis les airs. “A partir de là, j’ai commencé à le croire à moitié”, se rappelle Wyatt Martin.

Quand Christian se présente à nouveau à la banque le lundi, le banquier lui explique qu’il ne peut pas lancer la procédure sans connaître sa véritable identité et obtenir la garantie qu’il est solvable. Les deux hommes aboutissent finalement à un accord : Christian lui révélera son vrai nom à condition que Wyatt s’engage à être son seul intermédiaire, à signer un accord de confidentialité en vertu duquel il ne dévoilera jamais l’information à âme qui vive et il détruira l’ensemble des documents et archives une fois le chantier terminé. “Il m’a précisé qu’il virerait la somme depuis différentes banques dans le pays, raconte Wyatt Martin. Il m’a bien fait comprendre qu’il ne prenait pas à la légère la question du secret.”

Avant de quitter Elberton, Christian rencontre à nouveau Fendley, à qui il remet une boîte à chaussures contenant une maquette en bois du monument souhaité, accompagnée d’un cahier des charges d’une bonne dizaine de pages. Fendley accepte la maquette et le document, mais il est encore sceptique. Le vendredi suivant, Wyatt Martin lui annonce par téléphone qu’il vient de recevoir un virement de 10 000 dollars.

Dès lors, l’entrepreneur se met au travail et ne posera plus de questions. “Mon père adorait les défis”, se souvient sa fille, Melissa Fendley Caruso. “Il disait que c’était le projet le plus ambitieux de l’histoire du comté d’Elbert.”

La construction des Guidestones commence un peu plus tard cet été-là. Joe Fendley et Wyatt Martin ont aidé Christian à trouver un site adéquat dans le comté d’Elbert : une butte surplombant les pâturages d’une vaste exploitation agricole, avec un panorama à 360 degrés. Pour 5 000 dollars, son propriétaire, Wayne Mullinex, cède une parcelle d’un peu plus de 2 hectares. En sus de l’argent, Christian octroie à Mullinex et à ses enfants un droit de pâturage à vie pour le bétail, et l’entreprise de BTP de Mullinex se charge de réaliser les fondations du monument.

Une fois le terrain acheté, l’avenir des Guides­tones est assuré. Christian prend congé de Fendley. “Vous ne me reverrez plus jamais”, dit-il avant de sortir, sans même une poignée de main. Dès lors, Christian ne communiquera plus qu’avec Wyatt Martin. Il lui écrit quelques semaines plus tard pour lui demander de transférer la propriété du terrain et du monument au comté d’Elbert, qui en est encore aujourd’hui le propriétaire : le mystérieux maître d’ouvrage pense que la fierté des administrés se chargera avec le temps de protéger les Guidestones. “Les lettres de M. Christian provenaient à chaque fois de villes différentes, raconte Martin. Il n’a jamais posté un courrier deux fois du même endroit.”

 Les spécifications astronomiques pour les Guidestones sont si complexes que Fendley doit s’assurer les services d’un astronome de l’université de Géorgie. Les quatre pierres extérieures doivent être orientées en fonction de la course annuelle du soleil. Sur la colonne centrale, deux éléments nécessitent un calibrage minutieux : une ouverture à travers laquelle l’étoile polaire sera visible en permanence, et une fente devant s’aligner sur la position du soleil levant les jours de solstice et d’équinoxe. La pierre faîtière, elle, se caractérise par un orifice de 2 centimètres par lequel un rayon de soleil doit passer chaque jour à midi et tomber sur la date du jour indiquée sur la pierre centrale.

La particularité la plus remarquable du monument reste néanmoins ses dix préceptes gravés sur les deux faces des pierres extérieures en huit langues : anglais, espagnol, russe, chinois, arabe, hébreu, hindi et swahili.

Une sorte d’énoncé de mission (“Que ces pierres nous guident vers un âge de la raison”) doit par ailleurs être gravé sur les côtés de la pierre faîtière en hiéroglyphes égyptiens, en grec ancien, en sanskrit et en caractères cunéiformes babyloniens. Les traductions, fournies pour certaines par les Nations unies (notamment pour les langues mortes), sont inscrites au pochoir sur la pierre, puis gravées à la sableuse.

Le monument suscitera la controverse avant même d’être achevé. La première rumeur est colportée par les membres de l’Association des industriels du granit d’Elberton, jaloux de l’attention dont bénéficie un des leurs : c’est Joe Fendley qui est derrière tout cela, assurent-ils, avec la complicité de son ami le banquier Wyatt Martin. Les ragots se font si pernicieux que les deux hommes acceptent de se soumettre au détecteur de mensonges. La rumeur faiblit lorsque le journal local, The Elberton Star, rapporte qu’ils ont tous deux passé le test avec succès, mais cette médiatisation suscite de nouveaux griefs. Quand la teneur des inscriptions commence à se répandre, se souvient Wyatt Martin, même des gens qu’il considère comme ses amis lui demandent pourquoi il a accepté d’exécuter "l’œuvre du Malin".

L’inauguration, le 22 mars 1980, est une fête pour toute la ville. Le député de la circonscription, Doug Barnard, s’exprime devant 400 personnes qui ont afflué sur la colline, notamment des équipes de télévision venues d’Atlanta. Elberton ne tarde pas à devenir une destination touristique, et l’on vient du monde entier pour voir les Guidestones. “Nous avons eu des visiteurs du Japon, de Chine, d’Inde, d’un peu partout, qui voulaient monter voir le monument”, raconte Wyatt Martin. Au printemps 2005, la revue National Geographic Traveler mentionne les Georgia Guidestones dans son guide des Appalaches.

 

Mais les inscriptions sur les pierres perturbent plus d’un visiteur.

1. Maintenir l’humanité en dessous de 500 000 000 individus en perpétuel équilibre avec la nature.

2. Guider la reproduction intelligemment en améliorant la forme physique et la diversité.

3. Unir l’humanité avec une nouvelle langue mondiale.

4. Traiter de la passion, la foi, la tradition et toutes les autres choses avec modération.

5. Protéger les personnes et les nations avec des lois et des tribunaux équitables.

6. Laisser toutes les nations régler leurs problèmes externes et internes devant un tribunal mondial.

7. Éviter les lois et les fonctionnaires inutiles.

8. Équilibrer les droits personnels et les devoirs sociaux.

9. Faire primer la vérité, la beauté, l’amour en recherchant l’harmonie avec l’infini.

10. Ne pas être un cancer sur la terre, laisser une place à la nature.

Alors que les habitants s’interrogent sur la validité de ces commandements, les sombres prédictions du pasteur Travenstead semblent se vérifier. Un groupe de sorcières d’Atlanta organise des sabbats le week-end au pied des Guidestones pour y pratiquer divers rituels païens (“des danses, des chants, ce genre de choses”, précise Wyatt Martin) et même, en une occasion, une cérémonie de mariage entre sorciers. Aucun être humain n’est sacrifié sur l’autel de granit, mais le bruit court que des poulets y sont décapités.

Les visiteurs continuent d’affluer, mais, après plusieurs enquêtes infructueuses sur la véritable identité de R.C. Christian, les médias finissent par se désintéresser du lieu. Un regain de curiosité a lieu en 1993, au moment où Yoko Ono enregistre pour un album en hommage au compositeur d’avant-garde John Cage un morceau intitulé Georgia Stone, dans lequel elle scande presque mot pour mot le dixième et dernier précepte : “Ne soyez pas un cancer pour la Terre – laissez de la place à la nature – laissez de la place à la nature.”

Pendant tout ce temps, Robert C. Christian est resté en contact avec Wyatt Martin, tant et si bien qu’entre les deux hommes est née une véritable amitié épistolaire.

Le mystère Robert C. Christian et l’absence d’information sur la véritable signification des Guidestones ont naturellement enflammé les théoriciens du complot et les “enquêteurs” en tout genre. Pas étonnant que, trente ans plus tard, les curieux se pressent encore devant le monument pour tenter de combler le vide par des hypothèses diverses et variées.

Wyatt Martin grimace chaque fois qu’il entend parler de “société secrète luciférienne” à propos des Guidestones. Bien qu’en désaccord, il reconnaît n’avoir aucune certitude. “Tout ce que je peux vous dire, c’est que M. Christian m’a toujours paru être un gars très correct et très honnête.”

Wyatt Martin secoue la tête : c’est “le genre de chose qui me donne envie de dire tout ce que je sais”. Le banquier a depuis longtemps pris sa retraite et ne vit plus à Elberton, mais il reste le gardien officiel (et unique) du secret des Guidestones. “Mais je ne peux rien dire”, s’empresse d’ajouter le vieux monsieur. “J’ai fait une promesse.”

Wyatt Martin s’est aussi engagé à détruire toutes les traces de ses tractations avec Robert C. Christian – mais cette promesse-là, il ne l’a pas tenue, pas encore. Au fond de son garage, une grande caisse en plastique (la valise capitonnée d’un ordinateur IBM qu’il a acheté en 1983) contient tous les documents liés aux Guidestones qui sont passés entre ses mains, y compris les lettres de Christian.

Pendant des années, Wyatt Martin a pensé qu’il écrirait peut-être un livre, mais il sait aujourd’hui qu’il ne le fera pas. Pas plus qu’il ne m’autorisera à jeter un œil à ses archives. Quand je lui demande s’il est prêt à emporter ce qu’il sait dans la tombe, il répond que c’est exactement ce que Christian souhaitait qu’il fasse. “Il n’a jamais cessé de dire que son identité et son origine devaient rester secrètes. Il disait que c’est ainsi que fonctionnent les mystères. Pour garder l’intérêt des gens, il faut leur en révéler très peu.”

 

Publié le 16/12/2009

https://www.courrierinternational.com/article/2009/12/17/dix-commandements-pour-l-apres-catastrophe